La solitude est-elle dans notre tête ?

9 mars 2021

Nous pourrions nous contenter de dire que d’un point de vue existentiel, un peu de solitude est bon pour l’âme, et que c’est une partie inévitable de l’expérience humaine.

Cependant, l’isolement a tendance à nous faire souffrir et bien que les sentiments indésirables puissent être utiles en termes d’auto-exploration, ils sont également quelque chose que nous voulons éviter autant que possible !

Quand nous sommes confrontés à une solitude non choisie, ou sur une plus longue durée, le manque de contact peut devenir pesant et entraîner de réels changements sur notre moral, notre état de santé mentale et psychique, et même, nous disent les chercheurs, notre cerveau.

La bonne nouvelle nous vient de Martha Beck :

« La solitude est la preuve que votre recherche innée de connexion est intacte », un instinct fondamental de notre existence.

Au fond, c’est quoi, la solitude ?

Quand nous cherchons à définir la solitude, nous constatons que c’est un phénomène multifacette et que le sentiment de solitude d’une personne n’est pas vécu de la même manière par une autre.

Comme nous l’avons déjà tous observé, certaines personnes ne ressentent la solitude que brièvement à travers des humeurs relativement transitoires, et d’autres la vivent de manière persistante et bouleversante.

Dans les définitions, nous trouvons qu’il s’agit d’une condition durable de détresse émotionnelle qui s’accompagne de tristesse, d’anxiété et de sentiments d’isolation. La sensation de solitude survient lorsqu’une personne se sent « séparée de » ou isolée ; incomprise ou rejetée par les autres ; en manque de partenaires sociaux appropriés, surtout pour les activités qui pourraient lui procurer une impression de connexion et des opportunités de relations intimes. 

D’autres expériences comme un deuil difficile, la perte d’un être cher, une rupture soudaine, ou encore la monoparentalité, la retraite, le fait de déménager dans une nouvelle région, partir pour l’université, survivre à des traumatismes, des abus, etc. peuvent venir renforcer la souffrance.

Dans le cerveau, la « soif de compagnie » et la soif de nourriture sont au même niveau

Il est donc essentiel de prendre en considération les aspects d’attachement, le développement pendant l’enfance, l’apprentissage social en grandissant, ainsi que les traumatismes, les relations parentales peut-être défaillantes ou même toxiques, lorsque nous accompagnons une personne !

Une équipe du MIT a pu montrer en imagerie cérébrale que la solitude est bien plus qu’un sentiment, puisqu’elle illumine le cerveau de la même manière que les besoins humains fondamentaux, comme la faim ou la soif.

Il existe différents types de solitude !

La solitude émotionnelle est le sentiment que nous manquons de relations ou d’attachements.

Nous pourrions éprouver une solitude émotionnelle lorsque tout le monde a un partenaire romantique dans notre groupe, mais pas nous.

La solitude sociale survient lorsque nous n’avons pas l’impression d’appartenir à un groupe ou que notre présence soit valorisée dans un cercle plus large.

Nous pourrions tout à fait ressentir un isolement social alors que nous sommes dans une relation amoureuse avec un partenaire que nous chérissons, ou sentir un isolement social à deux.

Il faut également prendre en compte le facteur de chronicité de la solitude.

Tout le monde peut avoir un sentiment de solitude passagère ; ces sentiments transitoires sont normaux et naturels.

La solitude situationnelle est une sensation d’absence plus aiguë, en particulier lorsqu’elle est accompagnée d’une autre transition importante (déjeuner seul à un nouvel emploi, déménager en tant que conjoint accompagnant et se sentir abandonné lorsque le partenaire se rend au travail, etc.).

La solitude chronique naît d’une solitude situationnelle qui n’est pas atténuée ; elle est définie comme une solitude qui dure plus de deux ans. C’est très long, de se sentir déconnecté, sans sentiment d’appartenance, pendant autant de temps !

Une vision différente de l’impression d’isolement

Claudia Hammond, dans une enquête appelée la « BBC Loneliness Experiment », a rencontré cinq résultats contre-intuitifs.

1. Ce ne sont pas les personnes âgées qui se sentent le plus isolées

Dans l’expérience, 27 % des plus de 75 ans ont déclaré se sentir (très) souvent seuls. Mais les niveaux les plus élevés de solitude se trouvaient chez les 16 – 24 ans : 40 % ont déclaré se sentir souvent ou très souvent seuls.

Sont-ils simplement plus disposés à admettre leurs sentiments que les personnes âgées ? Eh bien non. Même rétrospectivement, la majorité des personnes âgées se sentaient seules quand elles étaient jeunes adultes. Ce n’est donc pas nécessairement la vie moderne qui fait que les jeunes se sentent plus isolés.

L’âge de 16 à 24 ans est une phase de nouvelle liberté où l’on acquiert plus de contrôle sur sa vie. Mais c’est aussi une période de transition (quitter la maison, commencer l’université, commencer un nouvel emploi). Tout cela éloigne des amis avec lesquels on a grandi, juste au moment où l’on est en train de déterminer qui l’on est et où l’on se situe dans le monde.

Ces jeunes n’ont pas encore expérimenté le fait que ça passe ou trouvé comment faire face à ces sentiments, comme chercher de la compagnie activement.

2. 41 % des gens estiment que la solitude peut être positive

Cette découverte de l’expérience de la BBC correspond aux idées de personnes telles que le neuroscientifique John Cacioppo, qui considère la solitude de la même manière que la douleur, la faim et la soif. Si ces besoins fondamentaux protègent notre corps physique, la solitude protège notre corps social.

Ne faisons pas d’erreur : la solitude chronique est nuisible, mais l’isolement à court terme peut être positif et nécessaire, car il met en évidence le besoin de liens sociaux.

La solitude affecte-t-elle notre santé ?

La solitude chronique est associée à un risque accru de dépression un an plus tard.

Bien que 41 % de tous les participants aient déclaré que la solitude pouvait être positive, ce taux est tombé à 31 % chez ceux qui se sentent souvent seuls. Cette sensation peut être si angoissante qu’il est parfois difficile de voir la lumière.

Les chercheurs comme John Cacioppo ont trouvé que la solitude chronique augmente les chances de décès prématuré de 20 % (à peu près le même effet que l’obésité). Ils ont également prouvé la diminution de l’efficacité du sommeil et les effets néfastes sur le système immunitaire.

3. La solitude ne va pas de pair avec un manque de compétences sociales

On suppose parfois que les gens se sentent seuls parce qu’ils ont du mal à se faire des amis. Ce n’est pas ce que les chercheurs ont trouvé. Un élément clé de l’interaction sociale est la capacité de dire ce que les autres ressentent, afin de pouvoir ajuster ses réponses en conséquence.

Cette compétence peut se mesurer en donnant une série de visages ou de paires d’yeux pour évaluer à quel point l’émotion est repérée.

Dans les résultats de l’étude, il n’y avait aucune différence entre les personnes. C’est l’anxiété provoquée par les situations sociales qui rend celles-ci plus difficiles à gérer quand on se sent seul, plutôt que les compétences sociales.

4. L’hiver n’est pas plus solitaire que tout autre moment de l’année

Plus de deux tiers des personnes ont déclaré qu’elles ne se sentaient pas plus isolées en hiver qu’à tout autre moment de l’année. Alors, nous devrions peut-être commencer à regarder autour de nous si des personnes se sentent seules, et pas uniquement à Noël…

5. Les personnes qui souffrent de solitude ont des niveaux d’empathie plus élevés

L’étude n’a montré aucune différence d’empathie face à la douleur physique ; par contre, pour les personnes souffrant d’isolement, des scores plus élevés d’empathie envers la douleur sociale ont été relevés. Peut-être parce qu’elles ont expérimenté elles-mêmes ce que c’est, d’être laissé de côté ?

D’autres conséquences fréquentes de la solitude sont un sentiment de honte, moins de confiance dans les autres, plus d’amis en ligne que d’amis réels, et une moins bonne santé.

L’impact de la solitude sur notre cerveau

Les dernières études suggèrent que la solitude pourrait en fait être à la fois une situation physique ET une expérience émotionnelle ; qu’elle ne serait pas uniquement une conséquence du fait de ne pas se sentir entouré de personnes, mais aussi de la perception qu’il existe un fossé entre nous et les autres.

Nous commençons à peine à comprendre l’impact de la solitude sur le cerveau.

Les chercheurs ont pu observer via l’imagerie médicale que nous avons tendance à davantage imaginer un monde social et nous remémorer les expériences sociales quand nous nous sentons seuls. En l’absence de stimulations sociales réellement vécues, le cerveau compense en régulant à la hausse les fonctions du réseau par défaut de notre cerveau.

C’est le système qui s’active lorsque nous rêvons, que nous nous attardons sur le passé ou que nous planifions l’avenir

Et c’est justement dans ce réseau que les chercheurs de l’Université McGill ont découvert que le cerveau des personnes en solitude diffère de celui des autres.

Voici les 3 principales différences :

  1. Il y a plus de matière grise dans les zones du réseau par défaut.
  2. Il y a plus de connectivité dans ce réseau.
  3. Le faisceau de fibres nerveuses, qui transportent les signaux de l’hippocampe vers ce réseau, est nettement plus animé.

Pour Nathan Spreng, l’auteur de l’étude, ces modifications sont des signes qui montrent que le cerveau s’adapte physiquement à la solitude, et émotionnellement, nous nous adaptons en créant un monde social dans notre tête. En intégrant la solitude dans le « mode par défaut », le cerveau tente de compenser l’absence de connexions sociales, mais il crée ainsi une réalité de laquelle il peut sembler de plus en plus difficile de sortir.

Il y a de l’espoir : le changement est possible !

Si la solitude est réellement le moteur de ces changements, comme le pense Nathan Spreng, alors il est légitime de se demander s’ils dureront éternellement. À ce stade, il ne pense pas que ce soit le cas.

Le cerveau est dynamique et adaptatif pour relever les défis auxquels nous sommes confrontés. S’il s’est adapté à la solitude, il pourra, pour peu que nous lui donnions les bonnes conditions, se réadapter à une vie sociale.

Sources

Mc Gill University : Scientists show what loneliness looks like in the brain

https://www.mcgill.ca/newsroom/channels/news/scientists-show-what-loneliness-looks-brain-325504

Cette étude, réalisée à « The Neuro (Montreal Neurological Institute-Hospital) », a été publiée dans la revue « Nature Communications », le 15 décembre 2020. Elle a été partiellement financée par une subvention faite à Nathan Spreng et Danilo Bzdok, à l‘Institut national américain sur le vieillissement.

The BBC Loneliness project : https://www.bbc.co.uk/programmes/articles/2yzhfv4DvqVp5nZyxBD8G23/who-feels-lonely-the-results-of-the-world-s-largest-loneliness-study

La BBC, en collaboration avec la Wellcome Collection, a réalisé l’une des plus grandes enquêtes de ce type au monde, sur le thème de la solitude. 55 000 personnes ont participé au « BBC loneliness experiment », une étude réalisée en ligne.

La recherche a été menée par le professeur Pamela Qualter de l’Université de Manchester, le professeur Christina Victor de l’Université Brunel de Londres et le professeur Manuel.

BENEDICT T. McWHlRTER. Loneliness: A Review of Current Literature, With Implications for Counseling and Research


crédit photo : Confined desires – looking out the window, @ étienne buyse, 2021

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