Depuis un siècle, nos sociétés mènent une véritable guerre aux drogues. Pénalisées, pourchassés, les toxicomanes sont considérés comme des délinquants et sont constamment l’objet de l’exclusion et de la marginalisation. Ces politiques montrent bien leur faillite et leur échec cuisant d’un bout à l’autre de la planète – avec l’exception étonnante du Portugal – mais ne serions-nous tout simplement pas devant une erreur grossière de jugement ?
Johann HARI, écrivain et journaliste, remet en cause et pourfend le concept au cœur de ces politiques répressives : l’addiction.
Radicalement.
Des questions existentielles…
Cela fait 100 ans que les drogues ont – purement et simplement – été interdites aux USA et en Grande-Bretagne. L’occasion inédite pour Johann de se remémorer des connaissances, des personnes importantes pour lui cataloguées comme étant “toxicomanes”.
Lorsque l’on aime des personnes, fussent-elles involontairement cataloguées comme délinquantes, on essaie de comprendre, d’améliorer leur sort. En effet, la pénalisation des actes ou des substances est avant tout le résultat d’une vision de la morale, de ce qui est “bien”.
Mais, au-delà de ces questions philosophiques et sociétales – bien relatives comme nous le verrons plus loin – demeurent des interrogations existentielles et bien personnelles :
- quelle peut être la cause de la dépendance à ces substances ?
- pourquoi continuer dans une démarche, une attitude globale de répression, qui est vouée à l’échec et ceci de façon éclatante ?
- quelles solutions alternatives peuvent exister ou sont mises en place, et avec quel succès ?
C’est ainsi que débute une vaste enquête journalistique qui mènera Johann à parcourir pas moins de 48.000 kilomètres d’un bout à l’autre de la mappemonde. À aller voir des mangoustes nourries aux hallucinogènes, à rencontrer des gens de Brooklyn à Lisbonne.
La grande illusion
Nous croyons tous que nous pourrions devenir facilement “accros” à l’héroïne.
Qu’il n’y a pas moyen d’y échapper, une fois pris dans ses filets.
Que c’est… inéluctable.
Inévitable.
En effet, c’est une information que l’on nous rabâche à longueur de temps, que nous avons assimilée dans notre inconscient collectif depuis maintenant 4 générations.
Comme un mantra.
Nous tentons d’échapper à cette menace, alors qu’elle pourrait très bien nous “tomber dessus” dans la rue : faites-vous renverser par une voiture et, la hanche brisée, les médecins urgentistes vous prescriront rapidement… de la diamorphine.
… qui n’est jamais que de l’héroïne, mais bien plus pure que celle qu’un dealer vous proposerait dans la rue. Pas de contamination, pas de coupage de la dope.
Non.
Quelque chose de médicalement propre !
Eh bien, si des milliers de gens sont exposés tous les ans à la drogue “médicale”, en deviennent-ils pour autant des “junkies” ? Est-ce le cas de votre grand-mère qui s’est fait poser une hanche artificielle ?
Non. Évidemment.
Arrêtons donc avec cette illusion collective.
Ce… délire.
Oui, mais comment ?
Ce que les rats nous enseignent… sur nous-mêmes
Pour bien comprendre les humains à grande échelle, les spécialistes mènent depuis longtemps des expériences avec ces petits animaux sociaux qui nous accompagnent depuis des millénaires, sur terre et sur mer : les rats.
Le professeur canadien Bruce ALEXANDER réalise depuis les années 70 des expériences scientifiques tout à fait révélatrices sur nos addictions.
Or, notre conception répandue de la dépendance repose sur une expérience réalisée au début du XXème siècle : placer un rat dans une cage et ne lui fournir que deux bouteilles d’eau, l’une avec de l’héroïne ou de la cocaïne, l’autre sans rien. Il s’avère que le mammifère, dans ces conditions, choisira l’eau droguée pour s’abreuver et finira par en mourir. Édifiant quant à l’influence néfaste de la drogue, non ?
Mais il est clair que nous ne sommes pas tous des prisonniers en cage réduits à ne boire que de l’eau, droguée ou pas.
Alors ALEXANDER décide de faire autre chose, sans doute plus proche de notre réalité quotidienne. Il décide de créer une cage beaucoup plus complexe, plus élaborée : le “rat park”.
Ce parc est caractérisé par une abondance de nourriture, de tunnels, d’aires de jeu, de congénères, de socialisation et de rapports sexuels.
Et – bien sûr – on y retrouve nos deux sources d’eau : l’une contenant de l’eau normale, et l’autre l’eau droguée.
Que constate-t-on ? Que les rats, dans un tel environnement stimulant et riche, ne consomment pratiquement jamais d’eau droguée.
Aucun ne vient la consommer de façon compulsive.
Aucune surdose.
Alors, visiblement, les rats n’avaient pas besoin de drogue car ils étaient pleinement satisfaits de leur vie sociale par ailleurs, dans le “rat park” : tout n’y était que luxe, calme et volupté. Pas de quoi recourir à la drogue.
Rien que ce seul changement de perspective aurait dû remettre en question notre conception limitative de l’influence de la drogue, de ses “crochets chimiques” dont on ne pourrait se détacher sous aucun prétexte.
Mais les illusions ont la vie dure !
Et les humains ?
On aurait tort de croire qu’à l’époque des expériences d’ALEXANDER sur les rats il n’y avait pas d’expérimentation à grande échelle sur les humains quant à leur rapport à la drogue.
En fait, il y en avait une. Officieusement.
C’était… la guerre du Vietnam.
En effet, au front et dans les horreurs d’un conflit atroce, pas moins de 20% des troupes américaines avaient recours à l’héroïne pour tenir le coup. Les militaires et les journalistes s’attendaient à voir retourner des milliers de junkies dans les rues après le cessez-le-feu.
Mais il n’en fut rien. Pourquoi ?
L’explication la plus simple est souvent la meilleure : les soldats démobilisés n’en avaient plus… besoin. Leur environnement de vie s’était en effet radicalement et profondément amélioré : passant d’un théâtre d’opérations de guerre, de morts et de blessés, à l’existence paisible et presque sans soucis, les vétérans n’ont pas eu à recourir à ces substances, ils n’ont pas eu de manque, pas de cure de désintoxication.
Eh bien : quid de la “dépendance” ? Existe-t-elle vraiment ?
Selon ALEXANDER, après ses observations des rats et des soldats du Vietnam, il était clair que la dépendance aux drogues n’avait rien à voir avec la chimie du cerveau, mais avec – tout simplement – l’environnement, la “cage” dans laquelle ces êtres sociaux évoluaient.
Addiction ou attachement ?
Nous avons besoin d’eau pour vivre, c’est un fait. Les rats, comme nous-mêmes.
Et lorsque nous n’avons à disposition que deux sources d’eau, l’une sans drogue, l’une avec, eh bien nous avons tendance à choisir celle contaminée pour adoucir notre souffrance.
Mais quel genre de souffrance ?
Un autre professeur appelé Peter COHEN, en Hollande, avance la piste toute simple, toute naturelle, celle de l’attachement.
Une nécessité vitale, pour nous.
En effet, les humains ont un besoin naturel et inné de se lier. Lorsque nous sommes heureux et en bonne santé, nous nous lions et nous connectons avec autrui. Mais si cela n’est pas possible en raison des circonstances de la vie, que nous sommes traumatisés, prisonniers, on cherchera à se “lier” à quelque chose qui procurera du bien-être.
On peut ainsi “s’attacher” à des activités comme : le jeu, la pornographie, la cocaïne, le cannabis, et développer ce qui à l’extérieur prend toutes les apparences de ce que nous décrivons comme “addiction”.
La plupart des gens que nous connaissons n’ont pas à recourir à des addictions de ce genre, car ils ont un entourage aimant, des passions, un métier intéressant, qui leur donnent autant de raisons de vivre, autant de motifs pour ne pas aller chercher ailleurs ce bien-être de vie, certainement pas dans les drogues.
La mise au banc (injuste) de la société
De la même manière que l’on faisait la chasse aux sorcières au Moyen-Âge, on s’aperçoit que de nombreuses sociétés se complaisent dans un acharnement disproportionné contre celles et ceux qui ont cherché refuge, qui ont voulu trouver un peu de réconfort et de bien-être, dans la “toxicomanie”.
On peut ainsi citer en exemple ces prisonnières publiquement humiliées en Arizona, qui creusent des tombes sous les huées.
Humiliés, punis, écrasés sous les casiers judiciaires, les toxicos sont bel et bien exclus et délibérément empêchés par le système légal et judiciaire – et au sens large, notre société – de se réhabiliter pour, au final, avoir commis le “crime” d’avoir souffert de solitude et d’avoir voulu s’attacher à quelque chose qui les faisait moins souffrir.
La solution portugaise
En 2000, ce pays d’Europe était confronté à un problème majeur et endémique : 1% de sa population était accro à l’héroïne. La politique de répression qui était menée depuis des années ne donnait aucun signe d’amélioration de la situation.
C’est alors qu’un consensus politique eut lieu, réunissant gouvernement et opposition, pour lancer une solution radicale.
Il s’agissait de mettre en œuvre la dépénalisation totale de toutes les substances interdites, avec néanmoins un puissant levier multiplicateur pour la réussite de ce changement de paradigme. L’idée était en effet de réserver l’utilisation des fonds de “sevrage” des anciens toxicos (pour les “déconnecter” de leurs anciennes mauvaises habitudes) à les “reconnecter” à la société.
Ces fonds budgétaires, auparavant consacrés à la prévention, la répression et au “soin”, se sont vus massivement redirigés vers des dépenses constructives, tels des micro-crédits, la création d’emplois. Les effets positifs et vertueux se sont multipliés, à tous les niveaux :
- redécouverte d’un sens à leur vie pour les anciens toxicos
- amélioration substantielle de leur qualité de vie
- injection de drogue en baisse au Portugal
- overdose en chute massive
- virus du sida en baisse également
- diminution de la dépendance dans tout le pays
- changement dans la politique
Alors un tel succès constaté depuis plus de 15 ans ne devrait-il pas remettre en question certaines de nos perceptions quant à la drogue, et peut-être plus largement, de notre modèle de société ?
Beaucoup de nos contemporains se précipitent avec avidité sur les derniers modèles d’ordinateurs, de téléphones, de télévisions, de consoles de jeux, mais est-ce vraiment la solution ?
À l’heure où des défis sociétaux sans précédent nous attendent, bénéficions-nous de la meilleure connexion entre nous ?
La “connexion” asymétrique
Nos sociétés évoluent dans une connexion de plus en plus folle. On peut même parler “d’addiction” aux smartphones, aux réseaux sociaux. Cette progression semble, pour le moment, inébranlable.
On pourrait sans doute oublier les drogues, pour un moment, et considérer cette étude de Bill McKIBBEN, écrivain environnementaliste, dont les résultats sont pour le moins préoccupants.
Dans son analyse, il considère le nombre d’amis proches qu’un Américain croit pouvoir contacter en cas de crise. Or, il s’avère que depuis les années 50, ce nombre baisse régulièrement.
Que penser de ce résultat ?
Que nos cultures conduisent inexorablement vers un isolement des individus.
Alors que les technologies devraient, au contraire, nous ouvrir aux autres.
C’est une sorte de “connexion” asymétrique, tout à fait paradoxale.
Force est donc de constater que pour beaucoup, nos vies “de rats” ressemblent de plus en plus à la cage isolée avec les deux sources d’eau qu’à celle du “rat park” que nous avons présentée un peu plus haut.
Comment sortir alors de cet entonnoir culturel et technologique qui semble nous condamner – contre notre propre nature – à une sorte d’aliénation de notre volonté et de notre inclination naturelle à l’attachement à nos semblables ?
Le fond du problème !
Si le Portugal a pu réaliser sa “révolution personnelle” au niveau sociétal, politique et culturel, cela est tout à fait possible à un niveau individuel.
Il n’est jamais trop tard pour bien faire.
Nous pouvons vaincre nos mauvaises habitudes. Il suffit… de le décider.
Il ne sert à rien de qualifier les toxicomanes de criminels, de personnes faibles et détestables, de leur livrer “la guerre”. En faisant cela, nous agissons contre notre propre nature.
Il faut en revenir aux fondamentaux.
À l’attachement spontané.
À l’amour de son prochain.
Pour cela, il faut approfondir notre connexion naturelle avec notre propre être intérieur, avec celui qui existe en nous-mêmes et en les autres :
- s’asseoir avec les toxicomanes
- parler avec elles et avec eux
- faire disparaître chez eux cette solitude existentielle qui les conduit à aller voir “ailleurs” et consommer diverses substances
- les aider à se reconnecter à la bonté, à la compassion
Arrêtons de partir en guerre.
Chantons plutôt l’amour ; car le contraire de la dépendance, ce n’est pas d’être sobre.
Combattre l’addiction, c’est de se reconnecter.
Humainement.



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