Le secret de l’intelligence collective

11 septembre 2020
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Auteur: Pierre Portevin

Comment débuguer l’intelligence collective ?

Depuis une dizaine d’années, « l’intelligence collective » fait le buzz. Il n’est plus un ou une dirigeant·e d’entreprises, personnalité politique, religieuse, sportive, artistique, gilets jaunes, scientifiques, journalistes… qui ne la revendique ou ne l’appelle de ses vœux les plus chers. A titre d’exemple, la semaine dernière, près de 400 articles en français l’ont mentionnée. C’est compréhensible car, face à la complexité du monde et des problèmes qui s’amoncellent, elle représente la principale voie pour identifier, adopter et améliorer des solutions qui soient effectives.

Pourtant, si beaucoup la mentionnent, peu la maitrisent ou la pratiquent vraiment. Le souci est que, pour devenir collective, cette forme avancée d’intelligence implique aussi une démarche individuelle.

— par Pierre Portevin

Qu’entend-on exactement par intelligence collective ?

Wikipedia définit l’intelligence collective comme : « la capacité d’une communauté à faire converger intelligence et connaissances pour avancer vers un but commun. Elle résulte de la qualité des interactions entre ses membres ».

En pratique, à l’instar de l’argent ou l’intelligence individuelle, l’intelligence collective peut contribuer au meilleur comme au pire. La question est dès lors d’identifier les facteurs qui favorisent l’émergence de cette capacité, au service du bien commun. La recherche et la pratique en identifient plusieurs, parmi lesquels :

  • la diversité des participants qui permet de multiplier et « trianguler les points de vue » ;
  • l’inclusion pour que la majorité des personnes impliquées dans le problème ou la situation difficile contribuent à l’identification et à la mise en œuvre des solutions ;
  • l’écoute active pour que chacun·e puisse exprimer son avis et sente qu’il est vraiment écouté et pris en compte ;
  • le cadrage, la facilitation et le temps plus long indispensables au bon déploiement de tels processus pour concevoir, adapter et appliquer les solutions collectivement…

« Seul, on va plus vite ; ensemble on va plus loin. »

J’ai commencé à m’intéresser à l’intelligence collective à la fin des années ’90. A l’époque, je ne mettais pas encore de nom sur ces multiples processus d’élaboration collective d’idées ou de prise de décisions avisées qui m’inspiraient.

Un long chemin

Mon périple fut long. Au départ, mon métier consistait à écouter les problèmes de mes clients, à réfléchir avec mon équipe à de bonnes solutions à leur proposer, puis à tenter de les convaincre de les adopter. Cette dernière étape représentait souvent le principal défi. Mon initiation aux dynamiques collectives a commencé par des brainstormings, progressivement facilités par des techniques comme les Thinkpak de Michael Michalko ou les 6 chapeaux pour penser d’Edward de Bono. Progressivement, j’ai invité mes clients à participer à ces processus collectifs de conception des solutions. Cela prenait certes plus de temps, c’était plus challenging, mais au final, les idées ainsi élaborées avaient l’énorme avantage d’être immédiatement adoptées par les clients, puisqu’ils avaient participé à leur élaboration.

J’ai senti que l’avenir nous conduirait à collaborer, chaque jour davantage, « en bonne intelligence ». J’ai peu à peu lâché le métier de conseiller pour me consacrer à l’amélioration des collaborations entre les personnes. Cela revêtait plus de sens à mes yeux, car, bien orchestrées, elles nous conduisent à élargir nos idées et perspectives. Il suffit de demander autour de vous à quels moments un collectif d’individus (h/f) a agi de manière vraiment intelligente. Les personnes interrogées décrivent le plus souvent des exemples où un juste équilibre est trouvé entre le court terme et le long terme, et entre les avis de chacun ; où les participants s’affranchissent de la quête de résultats à court terme pour s’investir dans une perspective plus large, plus respectueuse et à plus long terme. Voilà une démarche stimulante !

Oui, mais il y a un bug !

A première vue, réfléchir et agir dans un intérêt commun ne devrait pas poser de problème. Mais il suffit de voir le fossé qui existe entre les problèmes majeurs auxquels notre civilisation fait face aujourd’hui et le manque d’envergure et d’impact des solutions mises effectivement en œuvre, pour comprendre que c’est beaucoup moins simple qu’il n’y paraît. Il y a un bug, humain comme l’a montré Sébastien Bohler ; un caillou dans la chaussure qui freine et bloque le processus.

Le souci est que chacun·e a ses idées précises et souvent arrêtées sur problème et les solutions à privilégier. Parcourez les réseaux sociaux et vous trouverez des millions d’opinions sur de multiples problèmes, qu’il s’agisse d’environnement, de santé, de politique, de sport, d’éducation, d’économie… Beaucoup de ces avis consistent à indiquer à d’autres ce qu’ils devraient faire, ou à leur montrer à quel point l’auteur de l’avis a raison et ils ont tort.

Un levier essentiel pour progresser : la bienveillance

Pour aller plus loin que le bout de notre propre nez, une qualité peu considérée est essentielle : la bienveillance. Comme son nom l’indique, elle consiste à « veiller à ce que ça aille bien ». C’est un sentiment positif qui va nous soutenir à plusieurs titres :

  • En m’entrainant à cultiver une profonde bienveillance, je regarde au-delà de mon propre intérêt et de mon horizon. Les perspectives que je considère vont inclure les autres, tous les autres, y compris « la nature ». Je vais prendre conscience que j’en fais partie au même titre que tous les autres, quelles que soient leur espèce, leur nature, leur origine ;
  • Je vais élargir mon périmètre spacio-temporel et explorer une perspective longue, incluant les générations futures, dans un univers plus vaste ;
  • En constatant les innombrables dégâts causés par les humains, je vais être habité par un sentiment naturel puissant de compassion. Et je vais spontanément me responsabiliser, m’impliquer pour diminuer les destructions humaines, pour protéger et prendre soin de ce qui peut l’être ;
  • Je vais ressentir des émotions positives qui contribueront à enrichir ma pensée. Les recherches montrent en effet qu’elles favorisent la créativité et un esprit constructif.

Mais la bienveillance, telle que décrite ci-dessus, ne suffit pas, car nous sommes humains et donc limités dans nos capacités mentales. Nous souffrons de multiples biais cognitifs. On nomme ainsi les pensées automatiques qui peuvent nous induire en erreur. Elles nous arrivent « à l’insu de notre plein gré » comme des évidences ; nous sommes convaincus de voir juste et d’avoir raison, alors que nous nous trompons. Pour sortir de ces biais, nous avons besoin de « trianguler les points de vue », en considérant des perspectives proposées par d’autres, qui diffèrent des nôtres. Il nous faut adopter une posture « juste » et ouverte qui nous conduira à la fois à exprimer notre point de vue, car il compte, et à accepter a priori que l’on puisse se tromper ou que d’autres avis puissent être meilleurs ou complémentaires.

Oser l’humilité

Nous avons besoin d’apprendre à faire preuve d’humilité et à nous remettre en question, à reconnaître que nous faisons partie du problème, et à assumer notre part de responsabilité pour nous investir dans la recherche et la mise en œuvre de solutions. « Je peux me tromper ; je suis, par ma nature humaine, parfaitement imparfait ; je suis prêt à l’accepter, à apprendre de mes erreurs et à les corriger. »

Mais c’est difficile, car, pour la majorité d’entre nous, cette démarche est douloureuse. Elle érode en effet notre estime de soi. Consciemment ou pas, des questions jaillissent dans notre esprit : qu’est-ce que je vaux encore, si « on » voit que je me trompe, si « on » pense que mon avis n’est pas bon ou que mon idée n’est pas la meilleure ? La valeur que nous avons à nos propres yeux est alors en chute libre. C’est la honte, la peur du rejet, la colère, ou un sentiment d’injustice. Nous allons dès lors nous retires du groupe, partir ou nous taire. Ou encore, exploser ! Résultat : la dynamique collective sera brisée.

Le secret : une estime de soi stabilisé par l’auto-amitié

Pour débuguer l’intelligence collective et en favoriser l’essor durable et vertueux, nous avons besoin d’apprendre, chacun·e, à stabiliser notre estime de soi. J’utilise ce terme, car les recherches nous montrent que les processus qui consistent à « renforcer » l’estime de soi nous desservent. Alors, me direz-vous, comment pouvons-nous la rendre plus stable ? En s’entraînant à cultiver une estime de soi inconditionnelle et intrinsèque, c’est à dire qui ne dépend pas des conditions extérieures et nous est propre. Comment le faire ? En développant une profonde amitié avec soi.
« Mon meilleur ami… C’est moi ! ».

On en parle ? J’en serais ravi, car… votre avis pourrait enrichir le mien !

En toute bienveillance,

Pierre

Pierre Portevin
Coach de vie, auteur, formateur
pierreportevin.net

Pierre Portevin est « coach existentiel », formateur et conférencier. Il nous aide à comprendre et aimer ce qui fait la richesse de notre différence, ce qui nous rend singulier, unique. Il nous apprend à nous apprécier de manière inconditionnelle, en ami·e. Quitter l’auto-critique et être « avec soi » plutôt que « contre soi » permet d’accéder à la confiance et la motivation. Cela nous met en mouvement.
Nous existons, vraiment !

Pierre est engagé de différentes manières dans la transition de notre société pour la rendre plus durable, juste et harmonieuse. Il co-organise notamment depuis plus de 10 ans l’université d’été pour dirigeants Trans-mutation.

Pierre a écrit plusieurs livres :
“Mon meilleur ami… C’est moi” (préface d’Ilios Kostous – éditions Eyrolles – 2017)
“Osez… Ca change tout” (avec Daniel J. Kerrigan – préface de Pierre Moorkens – éditions Chrysalide – 2017)
“Trans-mutation – Mutation ou effondrement” (ouvrage collectif qu’il a co-coordonnéavec Stanislas van Wassenhove – édition Marque Belge 2019).

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